Carnet

L'intuition de l'invisible

Il y a quelques années, j’ai été tellement frappée par une série d’affirmations dans un livre scientifique, que c’est tout le cours de ma pensée sur l’art qui en a été infléchi.

Récits
Claire Maillé 2009 / 2 tableaux, huile 10 po x 12 po chacun
Claire Maillé 2009 / 2 tableaux, huile 10 po x 12 po chacun

Claire Maillé : Atelier d'artiste

J’ai peur que les mots n’appartiennent qu’au domaine du visible et ne traduisent que partiellement mon expérience.

Extraits

"Il faut deviner le peintre pour comprendre l'image." (Nietzsche)

[ G. Bachelard. L'eau et les rêves. Librairie Jose Corti, 1942, p. 57 ]
COLLABORATEURS
INVITATION
Ce projet de recherche sur l'expérience artistique accueille les collaborations. Vous êtes invité-e à poursuivre la réflexion, non seulement par un récit, mais aussi par un texte théorique ou réflexif, un échange ou autre contribution. N'hésitez pas à communiquer avec nous.
Danielle Boutet

DANIELLE BOUTET, Ph.D.

Professeure, Université du Québec à Rimouski

Chercheure en pratique des arts

Compositeure et artiste interdisciplinaire


Je suis née à Québec en 1956, j’ai vécu à Montréal, j’ai travaillé au Vermont, je suis maintenant à Rimouski… Entre le français et l’anglais, l’atelier et l’université, mes études et recherches ont navigué sinueusement entre la pensée française et l’approche anglo-saxonne, et j’ai partagé ma vie entre la création, l’enseignement et la réflexion—chacun m’apportant des lieux d’expérience différents et complémentaires.

Mon travail universitaire porte sur l’étude de l’expérience artistique, particulièrement le vécu de l’artiste. Cette expérience artistique, je la place dans une vision transdisciplinaire de l’expérience humaine, une approche intégrée de la personne, de sa singularité, de son savoir original sur le monde.

Mes réflexions sur l’art ont toujours été ancrées dans ma pratique de création. Si les études avancées et l’enseignement m’ont par la suite amenée à considérer les choses plus largement, je suis inspirée en premier lieu par ma propre expérience de création.

L’université

Voilà maintenant vingt ans que je suis à l’université : d’abord au Goddard College, un petit collège américain où j’ai enseigné au niveau du baccalauréat et de la maîtrise, et maintenant à l’Université du Québec à Rimouski.

Je suis une humaniste, ce qui dans un contexte universitaire signifie que la recherche doit enrichir l’humain. Je porte un idéal de l’université comme une institution libre et critique, où nous pouvons poser nos questions de recherche et explorer toute direction prometteuse, dans le respect des autres et l’ouverture aux idées différentes. Je questionne quotidiennement les valeurs hiérarchiques de la dominance intellectuelle, car je pense que la recherche est une entreprise collective où tous, professeurs et étudiant-es, grands savants et petits chercheurs, apportons une contribution dont l’importance ne se mesure pas uniquement par la visibilité ou les honneurs : plus que les chercheurs individuels, c’est le bouillon de toute la vie universitaire que rend la connaissance possible. C’est la conversation et l’échange qui nous fait avancer – et cela inclut nos étudiants et étudiantes.

Je pense aussi que la vérité est contextuelle et que tout système établi est appelé à se transformer. Je suis une grande sceptique des idées reçues, y compris les systèmes théoriques et les paradigmes disciplinaires. J’ai des frères et des sœurs en esprit, j’ai des aînés et des grands-mères, mais pas de maîtres à penser.

Goddard College, Vermont, USA.

J’enseignais au collège Goddard depuis quatre ans lorsqu’en 1995, j’ai commencé à travailler à la conception d’un nouveau programme de maîtrise en art interdisciplinaire : le MFA in Interdisciplinary Arts Program. Le collège Goddard, fondé en 1938 sur les principes de l’éducation humaniste liés à John Dewey, est une petite utopie en son genre. Sorte de « Summerhill School » de niveau universitaire, nous n’enseignions pas des connaissances, nous aidions plutôt les étudiants et les étudiantes à trouver ce qu’elles cherchaient, à concevoir eux-mêmes leurs propres projets de recherche et à élaborer les méthodologies les mieux adaptées à leur quête. Nous pensions aussi que la réflexion sur l’expérience est l’un des meilleurs modes d’apprentissage.

J’ai passé dix-sept ans à Goddard. J’ai dirigé pendant onze ans le Master of Fine Arts que j’ai fondé : alors que nous avions commencé à dix étudiantes en 1997, notre petit programme innovateur en comptait plus d’une centaine à mon départ, une douzaine de professeurs, en plus d’une nouvelle cohorte de 25 étudiants et cinq professeurs sur la côte ouest des États-Unis. Le programme étant conçu spécialement pour des adultes, il intégrait toute une dynamique andragogique : autonomie, réciprocité, construire à partir de quelque chose (expérience, vécu, connaissances) qui est déjà là. L’essentiel de notre enseignement se faisait de façon individualisée : chaque étudiant concevait lui-même ou elle-même son projet d’études et le menait en dialogue avec un professeur. Nous voulions aider les étudiants à être artistes, plutôt que leur montrer comment ou quoi créer.

Cette expérience d’enseignement alternatif a profondément marqué ma pensée et c’est dans ce contexte que j’ai connu le plus de démarches d’artistes : nous avions tous les genres, du traditionnel aquarelliste au plus « new genre public artist », des auteurs-compositeurs hip hop et des artistes de performance, des photographes, des gens de théâtre, des profs, des poètes et des artistes conceptuels. Les dialogues soutenus que j’ai entretenus avec des dizaines (peut-être des centaines?) d’étudiants et étudiantes au fil des années ont été mon plus grand observatoire de l’expérience artistique.

La transdisciplinarité et la connaissance

Au début des années 2000, je suis devenue membre du Centre international de recherches et études transdisciplinaires (le CIRET). C’est là que j’ai commencé à me demander quel était l’apport de l’art à l’ensemble des disciplines. Plus largement, c’est toute la question de la transdisciplinarité à l’université qui est un champ de questionnement—et paradoxalement, c’est l’attention portée au singulier de la personne et de l’expérience individuelle qui pose cette question de la façon la plus forte.

Mon doctorat a porté sur les dimensions épistémologiques du processus créateur en art : je comprends que la pratique artistique est un mode de connaissance à part entière, et j’ai postulé sa complémentarité dans toute connaissance du réel, aux côtés de la science, la philosophie et les grandes herméneutiques, telles la psychanalyse, les spiritualités, et autres.

Auparavant, dans les années 1990, j’avais surtout œuvré comme spécialiste de l’intermédialité et de l’interdisciplinarité dans les arts, et plus spécialement du processus créateur dans ces nouveaux champs artistiques. En effet, je me suis intéressée à l’hypothèse qu’un ensemble d’habiletés et de notions communes à tous les arts permet aux artistes d’appliquer les savoirs et savoir-faire de leur médium d’origine à de nouveaux médiums et à de nouvelles pratiques artistiques. À ce titre, j’ai conseillé le Conseil des Arts du Canada lors de la création du Bureau Inter-arts et j’ai travaillé comme consultante auprès de groupes et institutions concernant l’interdisciplinarité artistique.

Sur le plan de ma propre formation, j’ai aussi eu un parcours très interdisciplinaire : diplôme collégial en lettres, baccalauréat en musique, maîtrise ès arts en philosophie de l’art, maîtrise en art visuel (MFA, open media)… jusqu’au jour où mon doctorat sur le processus créateur dans l’art me révèlait enfin à moi-même l’invisible cohérence de mon trajet.

La création

C’est au début des années 1990 que j’ai commencé à comprendre que je ne souhaitais pas faire carrière comme artiste en production. Étant une personne plutôt réservée et contemplative, je ne mettais pas d’énergie à me produire publiquement et je ne pensais pas avoir le caractère nécessaire pour devenir un artiste public. De plus, si mes fonctions au collège me laissaient assez de temps et d’espace mental pour continuer à créer, je n’aurais pas pu continuer à l’université si j’avais en plus dû exposer, publiciser mon travail, voyager, etc. Et puis j’aimais faire plusieurs types de création : l’écriture, la composition, les arts visuels et matériels… et j’avais l’impression que pour faire carrière, il m’aurait fallu choisir et investir mes énergies dans une seule direction.

Alors il est arrivé un moment où la question du public a cessé complètement de m’intéresser. J’ai payé un certain prix, car beaucoup pensent que la reconnaissance du public fait foi de la qualité de l’artiste. Mais si certaines portes se sont alors fermées, cela a permis des questionnements nouveaux : au lieu de me demander pourquoi l’art dans la société, j’ai commencé à demander pourquoi les artistes créent. Au lieu de regarder les effets de l’art sur les spectateurs, j’ai regardé les effets de l’art sur l’artiste. Au lieu de la production d’œuvres, j’ai regardé la production de conscience. Cette décision radicale de ne pas travailler pour le public a permis d’unifier ma vie de chercheure et ma vie de créatrice.

Dans l’ensemble de mon travail, les œuvres n’ont plus d’abord une appartenance disciplinaire, elles se répondent d’un champ à l’autre : une pièce sonore va poursuivre une recherche littéraire, une œuvre visuelle va inspirer une réflexion théorique, et cetera. Aujourd’hui, ma pratique intègre sculpture, dessin, littérature et musique. J’aborde l’in/formation de la matière comme une forme de pensée.

Désormais l’art est pour moi un chemin de conscience et une forme de spiritualité : j’explore le sacré, les liens cosmiques, l’art comme lieu philosophal. Je ne cherche plus tant à créer des œuvres ponctuelles ou des « productions », qu’à entretenir plutôt un espace créateur continu dans ma vie. Je travaille sur de grands cycles thématiques mêlant œuvres distinctes et expériences. En voici quatre exemples :

  • Les Dimensions sauvages (1989 à 1999)

    Je cherchais à toucher à un espace sauvage ou non conditionné en nous, en même temps qu’à explorer l’impossibilité paradoxale de cette même quête, considérant que tout en nous est construction culturelle et idéologique. Cette tension entre ma quête et son impossibilité m’a amenée aux espaces liminaux de la conscience, entre le sens et le non-sens, le codifié et l’indicible, la réalité et l’imaginaire : Les Dimensions sauvages est le titre de cette longue série d’œuvres (surtout plastiques et littéraires) abordant le langage et l’écriture (dans sa matérialité—supports, papiers, graphie— et comme objet visuel et poétique) et cherchant à retracer les signes et les voix d’une conscience primordiale et intemporelle à l’intérieur de notre psyché civilisée.
  • Noos (2000 à 2005)

    Après Les Dimensions sauvages, j’ai commencé une recherche sur certains aspects précis de la construction de sens par l’art, du rapport entre la forme et le matériau. J’ai fabriqué des matériaux plutôt que des œuvres.
  • Paysages de l’holocène (2003 à 2007)

    Il s’agit de la série d’œuvres ayant servi à ma recherche doctorale. J’étudiais l’idée que la pratique de l’art soit un mode de connaissance, et pour ce faire, j’ai mis en laboratoire la création d’une série d’œuvres : trois œuvres matérielles/visuelles, une œuvre musicale en quatre parties et une œuvre littéraire. Paysages de l’Holocène est une série d’œuvres gnostiques explorant les modes de connaissance hermétique.
  • Le Monastère (2005 à 2010)

    À l’origine, Le Monastère est un long monologue, divisé en douze sections. J’ai composé une trame sonore (58 min) sur sa récitation et j’envisage maintenant d’en travailler les aspects performatifs, peut-être vidéographiques…

Principales conférences et publications

  • BOUTET, Danielle (2010), en projet : « Metaphors of the Mind: art forms as modes of thinking and ways of being », The Image, international conference UCLA, December 2010.
  • BOUTET, Danielle (2010), « La relation comme œuvre d’art », Symposium international sur les pratiques relationnelles, UQAR, juin 2010.
  • BOUTET, Danielle (2009), Paysages de l’holocène : une expérience de connaissance dans la création d’art, thèse de doctorat, Faculté des études supérieures, Université Laval.
  • BOUTET, Danielle (2009), « Quel soi? Phénoménologie du concept de ‘soi’ », Colloque Les techniques de soi et les nouvelles technologies de l'information et des communications, congrès de l'ACFAS, Université d'Ottawa, 12-13 mai 2009.
  • BOUTET, Danielle (2008), « Spiritual Forms ». Cecchetto, Cuthbert, Lassonde et Robinson (ed.), Collision: Interarts Practices and Research, Cambridge Scholars Press, UK, p. 3-18.
  • BOUTET, Danielle (2008), « L'art et le sacré : une solidarité épistémique ». Transdisciplinarity in Science and Religion, no. 2, ADSTR (The Association for the Dialogue Between Science and Theology in Romania), Curtea Veche Publishing.
  • BOUTET, Danielle (2007), « Epistemic Companions : Art and the Sacred », in The Global Spiral.
  • BOUTET, Danielle (2007), « Without Art, the World Is Meaningless ». Commencement Address, Goddard College, Vermont, É.-U. Published in Collaborative Voice, Fall 2007
  • BOUTET, Danielle (2002), « À la recherche d'un nouveau projet artistique / In Search of a New Art Project », Guy Laramée (dir.), L'espace traversé : Réflexions sur les pratiques interdisciplinaires en art. Trois-Rivières : Éditions d'art Le Sabord.
  • BOUTET, Danielle (2002) « Territoires préhistoriques ». Esse Arts + Opinions, No 43.
  • BOUTET, Danielle (2000) « A Flamboyant Sunset : the fragmentation of knowledge, postmodernist epistemological instability, and the integrative role of the individual ». Conférencière invitée au Doctoral Program in Cultural Studies, George Mason U, VA, É.-U.
  • BOUTET, Danielle (1996), « Réflexion sur la pratique interdisciplinaire au Canada », rapport soumis au conseil d'administration du Conseil des Arts du Canada.
  • BOUTET, Danielle (1996) « Engaged Practice : A Matter of Faith in Post-modern Times of Denial », Panel Models of Engagement : Practices of the Socially Engaged à la Galerie Articule, Montréal.
  • BOUTET, Danielle (1995), « La Pratique interdisciplinaire : Un défi pour les discours en arts ». Parallélogramme, Vol 20 #4.
  • BOUTET, Danielle (1995), « Le centre du domaine de l'art est une matière en fusion », conférence au colloque Une Équivoque résistante : l'interdisciplinarité en arts, congrès de l'ACFAS, Université du Québec à Chicoutimi.
  • BOUTET, Danielle (1993), « Interdisciplinarity in the Arts: Radical Perspectives in Art Education », Harbour, Vol 2 #2, "Art & Education", Montréal.