Carnet

L'intuition de l'invisible

Il y a quelques années, j’ai été tellement frappée par une série d’affirmations dans un livre scientifique, que c’est tout le cours de ma pensée sur l’art qui en a été infléchi.

Récits
S Boisvert, Tonglen Garden, 2001 - "Campement artistique"
S Boisvert, Tonglen Garden, 2001 - "Campement artistique"

Suzanne Boisvert, Le jardin du collège américain

" Il y a le vent léger qui fait bouger les feuilles. Il y a le soleil légèrement voilé par les nuages. Il y a cet homme qui vient de si loin et moi qui lui suis si étrangère. Et pourtant… Nous sommes assis ensemble dans cet instant suspendu. Le temps n’existe plus. Les frontières non plus. La langue est autre. L’anglais est notre «no man’s land», notre terre d’accueil, notre point d’intersection pour quelques instants. Et Chuan Chu se met à chanter a cappela. Un extrait d’opéra classique chinois du XIIIème siècle, me dit-il. "

Extraits

REMERCIEMENT À WILHELM LEHMBRUCK
Je voudrais remercier mon maître Wilhelm Lehmbruck. Comment un homme a-t-il pu me convaincre définitivement de me confronter à la plastique, à la sculpture, sans un mot, par l’intermédiaire d’un petit fragment de son œuvre qui me tomba entre les mains sous forme de photographie? Comment un mort a-t-il donc pu m’enseigner quelque chose d’aussi important, déterminer un choix aussi décisif pour ma vie—car j’avais moi-même, en partant de ma propre quête, adopté une tout autre voie, j’étais à l’époque déjà bien avancé dans mes études de sciences exactes. J’ai donc trouvé ce petit catalogue, tout à fait par hasard, il se trouvait sur une table entre d’autres petits cahiers plus ou moins disloqués, je l’ai ouvert et j’ai vu une sculpture de Wilhelm Lehmbruck. Et j’ai immédiatement eu cette idée, comme une intuition : la sculpture. Il y a quelque chose à faire avec la sculpture. Tout est sculpture, semblait me crier cette image. Et dans cette image, je vis une torche, je vis une flamme, et j’entendis : « Protège cette flamme ! ».

[ Joseph Beuys ]
[ J. Beuys. Par la présente, je n'appartiens plus à l'art. L'Arche, 1988, p. 11-12. ]
TEXTES THÉORIQUES

L'art et l'esprit

Le feu sacré: la pratique in spiritu | Sylvie Cotton

Sylvie Cotton est une artiste interdisciplinaire vivant à Montréal, au Québec. Sa recherche, amorcée en 1997, est liée aux pratiques de la performance, de l’art action, du dessin et de l’écriture, bien qu’elle fasse aussi régulièrement appel aux formes installatives pour la réalisation de projets d’exposition. Ses œuvres s’ouvrent sur la création de situations menant à l’instauration d’un rapport avec l’autre ou à une infiltration dans le monde de l’autre.

Principalement, le travail s’inscrit in situ et in spiritu dans des lieux privés ou publics, et les résultats sont présentés dans des galeries et des festivals ou se déploient hors les murs dans d’autres types d’espaces publics (rue, ascenseur, parc ou restaurant, par exemple). L’activité de résidence est également utilisée comme un médium de création performative.

Sylvie Cotton est aussi auteure et commissaire. Elle a organisé des événements, dirigé des publications et a été membre de nombreux groupes de travail et de comités en arts visuels. Elle a présenté ses projets de performance ou d’installation au Québec, aux États-Unis, en Italie, en Allemagne, en Serbie, en Pologne, en Finlande, en Estonie, en Espagne et au Japon.

Elle a contribué cette réflexion sur la pratique qu'elle appelle in spiritu — c'est à dire une pratique où la dimension spirituelle éclaire l'ensemble du travail en atelier, autant la création que l'expérience du faire et de l'œuvre.

www.sylviecotton.com/

Spiritual Forms: Notes For Thinking About Art and Spirituality

An essay first published as Chapter 1 in: D. Cecchetto, N. Cuthbert, J. Lassonde and D. Robinson (ed.). 2008. Collision: Interarts Practice and Research. Cambridge Scholars Publishing.

L'intelligence du mot "soi"

Le mot "soi" est un petit mot, recouvrant un grand territoire de sens. Utilisé surtout dans la psychanalyse, la psychologie transpersonnelle et archétypale, et dans la spiritualité, il est plutôt laissé de côté par la philosophie actuelle. Le mot semble vague parce qu'il est devenu polysémique au fil des usages.

Alors que je tentais d'en cerner la définition, il m'est apparu sous un jour surprenant. Dynamique et évocateur, j'ai eu l'impression qu'il me racontait une histoire. Je l'ai suivi au fil d'un raisonnement plus impressionniste que philologique.

Différents modes et niveaux de recherche en art

On peut faire beaucoup de sortes de recherche en lien avec les arts. Parmi celles qui impliquent directement un processur créateur, on pourrait distinguer cinq grandes catégories au moins. Voir ici une description générale des différents types.

L'expérience artistique

I — L’art comme mode de recherche et de connaissance

Définition d’une pratique artistique visant la connaissance, en comparaison avec les conceptions plus modernistes de l’art où le travail de l’artiste consiste essentiellement en la production d’œuvres destinées au public. Ici, on voit que l’artiste peut choisir de créer pour d’autres raisons, notamment la quête de connaissance. Importance de la réflexion dans une quête ou une expérience artistique.

II — L’expérience artistique : réfléchir, communiquer

Si l’artiste cherche une forme de connaissance et de déploiement personnel à travers la pratique artistique, comment rendre compte de ces activités et de ces découvertes? La recherche par l’écrit. Niveaux de réflexion sur la pratique (en forme de cercles concentriques). La puissance du récit et de la description ; approche phénoménologique.
 

III — Art, connaissance et transdisciplinarité : quelques idées

Dans la transdisciplinarité, le dialogue entre les modes de connaissance est aussi important que celui entre les disciplines. La séparation entre le travail et le résultat. L’art est-il un mode de connaissance? Gnosis et épisteme : deux sens différents du mot « connaissance » : la connaissance par l’expérience, la connaissance par l’étude. L’artiste met en place les paramètres d’une expérience à vivre dans une dimension créée. Une comparaison avec l’alchimie.

IV — Une vision transhistorique de l’art

Regarder au-delà de l’art contemporain pour envisager l’art dans une perspective transhistorique. L’importance d’une réflexion de l’artiste sur son expérience en création est liée à la fois à l’évolution de la conscience réflexive et à l’évolution de l’art. L’art comme technique de soi. Réfléchir sur la création est un projet inscrit dans la logique contemporaine.

V — Questions de sens dans l’art : l’œuvre vue, non plus comme objet, mais comme champ d’expérience sensible

L’œuvre d’art est un espace signifiant, mais elle ne signifie pas comme le langage signifie : elle n’est pas un signe. L’art comme lieu de sens, comme champ de signifiance.

Le processus est l’œuvre, l’artiste un récepteur et la réception une forme de création.

L’ouverture de l’œuvre comme mécanisme de révélation. La poïétique comme mode de conscience. L’art et le « souci de soi ».
 

Commentaires de lectures

L’idée de méta-art : Adrian Piper, 1973

Présentation détaillée de l’essai d’Adrian Piper (artiste et philosophie américaine) paru dans la revue Artforum en 1973. Dans cet essai resté obscur, Adrian Piper explique pourquoi l’artiste devrait écrire lui-même sur son travail. Au-delà de cela, elle montre aussi comment ce niveau d’écriture s’inscrirait dans la même continuité créatrice que celle qui lie l’œuvre au processus créateur et à la personne de l’artiste. Comme l’essai n’était pas disponible en français et comme de toute façon je n’aurais pas la permission de le mettre en ligne, j’en ai fait une synthèse.