Carnet

D’une Inquisition à une autre : la domination de la science positiviste

... "Et comme l’Église qui n’hésitait pas à se prononcer sur des questions scientifiques échappant complètement à sa capacité épistémique, la science n’hésite pas, elle non plus, à se prononcer sur des questions situées au-delà de l’horizon de son champ d’observation—et à affirmer sans complexe que ces choses immesurables sont inexistantes. On n’a le droit de chercher que ce qu’on peut chercher par la méthode scientifique."

Raconter n'est pas si facile...

Sommes-nous superstitieux? Avons-nous des peurs, des idées préconçues sur la narration de l'expérience en art?

Une oeuvre est toujours l'oeuvre de quelqu'un

Inspirée par J. Beuys, je réfléchis sur la non-séparation entre l'oeuvre, la vie et la pensée.

L'idée que l'oeuvre d'art doit "parler pour elle-même", sans lien avec les conditions de sa production ou la personne de l'artiste, est la même idée que la soi-disant "objectivité" de la science.

Ce difficile "passage à l'acte" de création

La création artistique est une telle source de plaisir et de vision (dit-on): pourquoi est-elle si difficile par moments?

Éloge des artistes "mineurs"

« Je suis un artiste mineur », me déclarait joyeusement Mel Boyaner, lors d’une conversation à l’improviste en attendant le début d’un spectacle de danse. (C’était quand même il y a quelques années…) J’ai été séduite par cette idée...

Ma lettre à Ursula K. Le Guin

Ursula Le Guin va avoir 82 ans cette année, et j’ai peur qu’elle quitte ce monde avant que je me décide enfin à lui écrire. En même temps, une écrivaine est une personne occupée, n’est-ce pas, peut-être que des centaines de gens s’adressent à elle chaque mois, et j’ai lu dans son blog de l’automne dernier qu’elle avait perdu sa secrétaire. Je ne voudrais pas la déranger.

Un lieu de soi inconstruit

Lorsqu’une idée de création s’impose et que nous avançons dans sa réalisation, nous avançons effectivement vers un possible de nous, une partie de soi qui n’est pas encore développée, un déploiement dans un espace «non encore construit» de notre psyché.
 

Autotélisme, autotélique: une définition

Dans mes réflexions le processus artistique, le concept d’ « autotélisme » est un concept clé. En fait, c’est un mot d’une immense importance, non seulement en art, mais pour la conduite de nos vies ! Pourtant c’est un mot très rare, que je dois définir pour mes interlocuteurs la plupart du temps.

Autotélisme (2e partie): la maîtrise de l'expérience intérieure

Je continue ici sur le concept d’autotélisme que j’ai présenté le mois dernier.

Harper et la déconstruction

J’ai écrit et réécrit ce billet pendant six jours ! Au début, je voulais simplement inscrire ma voix dans la conversation générale sur la valeur de l’art dans l’économie de marché… Mais au fil d’une réflexion qui m’amenait de plus en plus loin, ce que je croyais être un sujet simple, un peu noir et blanc, s’est ouvert sur la grande fresque de la postmodernité, la complexité, et aucune réponse…

Autotélisme (3e partie): le pouvoir de l'attention

Je continue ici ma réflexion sur l’autotélisme. Je crois effectivement qu’il s’agit d’une faculté humaine d’une immense importance, et ce, particulièrement en lien avec l’expérience artistique. Comme j’y reviens souvent dans mes réflexions et mes recherches, je propose ici un troisième volet à ma définition.

Réfléchir et raconter la création

Le processus créateur, comme toute forme d’expérience, est si difficile à exprimer qu’on va souvent le considérer comme indicible. Il faut des approches particulières pour le faire : on ne raconte pas une expérience vécue comme on explique une théorie scientifique ou une idée philosophique, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une expérience de création artistique.

2012, nouvelle année : quelques pensées

 Le temps passe, voici une nouvelle année. Y a-t-il quelque chose qui change?

L'intuition de l'invisible

Il y a quelques années, j’ai été tellement frappée par une série d’affirmations dans un livre scientifique, que c’est tout le cours de ma pensée sur l’art qui en a été infléchi.

Récits

Rosalie Trudel: Échafaudage de la création

Le texte qui suit est une exploration et une actualisation de mes intérêts et de mon processus en création artistique, en particulier en poésie. Je suis une femme à l’aube de sa trentaine et l’art et l’humain sont dans ma vie deux pôles qui m’offrent une soif de découverte et d’expérience sans cesse renouvelée. Par mes mots, qu’ils soient poèmes ou essais, je cherche à partager ce chemin qui est le mien.

Anne-Marie Panhaleux : Rendez-vous manqués ou rencontres trans'formatrices ?

Au sujet de son texte, Anne-Marie Panhaleux écrit: "Le 18ième symposium sur les histoires de vie a eu lieu en octobre dernier à Québec. Le thème était les rencontres transformatrices et, à un stade de mon doctorat où l'écriture de mon histoire de vie s'associe à celle de mes recherches théoriques, j'ai choisi de partager l'un des fils conducteurs, qui met en sens ma relation à la vie et à l'expérience artistique."

Alchimages 2005 – encre et huile/toile -  photos détournées
Alchimages 2005 – encre et huile/toile -  photos détournées

Carol Shapiro: Équations des incertains

Donner à voir ce que se joue dans un processus de création est comme se jeter dans une vague, ne pas trahir le sens de la marée tout en tentant de respirer, de flotter dans ces turbulences pour partager l’indicible.

 

Thuy Aurélie Nguyen: On ne change pas de capitaine en cours de traversée

« Il y aura des moments de doute, de découragement, d'impuissance. Penser que cela se fait uniquement dans la grâce est encore un enfantillage. Les épreuves font partie du chemin. Elles me demandent foi et constance, pour rester là, même dans l'inconfort, même dans la peur d'échouer. Elles testent mon courage. Elles exigent l'audace d'y croire. Avec humilité. »

Annie and Joan making clay flowers
Annie and Joan making clay flowers

Annie Abdalla: The Alzheimer's Method of Art Making

Painter and intermedia artist Annie Abdalla tells about her caring for Joan, her mother, and the effect it had on her art making.

Clémentine Nogrel: Insouciance instinctive

Clémentine Nogrel écrit sur l'acte d'écrire en écrivant. Dérouler sa pensée au fil des signes et des lignes.

"Lewis Carroll contait qu’Alice serait « curieuse, extravagamment curieuse », ce qui fait d’elle l’exploratrice idéale. Elle brille d’une insouciance instinctive, en s’engageant dans le terrier du Lapin sans songer un seul instant à la manière dont elle pourra en ressortir…"
 

Le labyrinthe 48'' x 49'' médias mixtes
Le labyrinthe 48'' x 49'' médias mixtes

Danielle Boutet : Un projet d’écriture et de composition : Le monastère

Retour sur un travail littéraire et musical qui a duré plus de quatre ans. Réflexions sur l'écriture, la musique et une expérience spirituelle.

S Boisvert, Tonglen Garden, 2001 - l'artiste
S Boisvert, Tonglen Garden, 2001 - l'artiste

Suzanne Boisvert: Le jardin du collège américain

Suzanne Boisvert est une artiste en communauté intègrant la pratique relationnelle. Elle vit à Montréal et travaille actuellement sur un projet collectif, Nous, les femmes qu’on ne sait pas voir, une exploration intergénérationnelle du vieillissement.
Elle fait ici le récit d’une rencontre émouvante, vécue en 2001 dans le cadre d’un projet relationnel au Goddard College, au Vermont.
 

Claire Maillé 2009 / huile 28 po x 22 po
Claire Maillé 2009 / huile 28 po x 22 po

Claire Maillé: Atelier d'artiste

Claire Maillé est homéopathe et psychothérapeute. Il y a presque quinze ans maintenant, elle a commencé une pratique de peintre. Dans ce texte par moments mystérieux, elle raconte son aventure et ses questions.
 

Extraits

Sur la phénoménologie

Voici un extrait du roman d’Agota Kristof, Le grand cahier, qui ne pourrait mieux illustrer ce qu’est une approche « phénoménologique ».
Le roman raconte l’histoire de deux frères jumeaux, laissés par leur mère chez leur méchante grand-mère. Ils vivent dans un univers à eux seuls, qu’ils écrivent ensemble dans « Le grand cahier ». Voici comment ils décrivent leurs exercices de composition. Il ne saurait y avoir de plus simple définition d’une approche phénoménologique.


Voici comment se passe une leçon de composition :

Nous sommes assis à la table de la cuisine avec nos feuilles quadrillées, nos crayons, et le Grand Cahier. Nous sommes seuls.

L’un de nous dit :

— Le titre de ta composition est : « L’arrivée chez Grand-Mère ».

L’autre dit :

— Le titre de ta composition est : « Nos travaux ».

Nous nous mettons à écrire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition.
Au bout de deux heures nous échangeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d’orthographe de l’autre à l’aide du dictionnaire et, en bas de la page, écrit : « Bien », ou « Pas bien ». Si c’est « Pas bien », nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le même sujet à la leçon suivante. Si c’est « Bien », nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.

Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.

Par exemple, il est interdit d’écrire : « Grand-Mère ressemble à une sorcière » ; mais il est permis d’écrire : « Les gens appellent Grand-Mère la Sorcière. »

Il est interdit d’écrire : « La Petite Ville est belle », car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.

De même, si nous écrivons : « L’ordonnance est gentil », cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement : « L’ordonnance nous donne des couvertures. »

Nous écrirons : « Nous mangeons beaucoup de noix », et non pas : « Nous aimons les noix », car le mot « aimer » n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. « Aimer les noix » et « aimer notre Mère », cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment.

Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c'est-à-dire à la description fidèle des faits.

(Agota Kristof, Le grand cahier. Paris : Seuil / Points, 1986, p. 32-33)

Bref, la pratique in spiritu, en complément à celle in situ, consiste en un va-et-vient entre l’atelier intérieur et l’atelier extérieur, entre la forme et l’informe, entre le spirituel et le séculier, bref entre la vie et la vue. Au bout du compte, les voies spirituelles et artistiques fournissent des rencontres incessantes avec les phénomènes, incluant sa propre incarnation comme phénomène.

[ Sylvie Cotton ]

Comme l’a exprimé Alain Fleischer lors d’un récent colloque tenu au Musée d’art contemporain de Montréal sur le thème Art et religion : « C’est la vie spirituelle qui permet la vie artistique. » Je crois que le passage peut aussi se présenter à l’inverse : la pratique artistique ouvre la voie de la pratique spirituelle. Menée en pleine conscience, la voie artistique génère une sagesse, stimule une prégnance en l’instant présent. Des révélations en apparaissent une à une, doucement.

[ Sylvie Cotton ]

La situation humaine est mystérieusement précieuse. La pratique fournit un outil pour apprécier pleinement cette situation. Pour reconnaître en soi le pouvoir d’être. Simplement d’être. Et pour célébrer ce fait d’être. Dans l’atelier, intérieur ou extérieur, ces moments existent de manière parcellaire, interrompue. Je suis dans l’appréciation quand par exemple je me trouve complètement absorbée par le travail et que je sais que je le suis. Je souris : je sais où je suis. L’esprit sait ce qu’il est en train de faire.

[ Sylvie Cotton ]
"Equations,  cartes marines, photos « alchimages » et objets trouvés" | Équation japon – équations manuscrites encre et huile/ bois 2010- dé
"Equations,  cartes marines, photos « alchimages » et objets trouvés" | Équation japon – équations manuscrites encre et huile/ bois 2010- dé

Ce texte a été écrit presque d’un seul geste, pour tenter de trouver une formulation qui ne procède pas du discours, mais d’une expression fragile et fractale qui tente d’aller à la rencontre, de dire ce qui la dépasse dans un simple moment d’interlude, de vertige, d’étonnement peut-être. D’incertitude certainement.
(Carol Shapiro, Équations des incertains)

[ Carol Shapiro ]

La fiction est un mode de recherche sur l’humain beaucoup plus performant que n’importe quel ouvrage de philosophie spéculative. Toute fiction est une sorte de « science fiction », si on voit la fiction comme une « expérience de pensée », un genre d’expérience qui appartient bel et bien à la méthodologie scientifique. […] Un scénario de qualité oblige une rigueur digne de l’idéal scientifique. Dans ce sens, et pour les questions de nature humaine, d’éthique, de sentiments et du sens de la vie, la fiction est bien plus scientifique que la philosophie.

[ Danielle Boutet ]

ÇA A COMMENCÉ COMME ÇA. En 1982 j’ai découvert que la littérature serait le centre de ma vie. Pourtant tous les trois mois je n’y crois plus. Je sais que je ne suis pas et ne serai jamais un grand écrivain. J’ai sombré tant de fois en pensant que je devrais me consacrer à autre chose. Je me dis que ça ne vaut pas la peine de continuer à me mentir, à me dire que ce qui me regarde c’est l’écriture.

Si quand j’avais douze ans je savais déjà que je voulais être écrivain, et si ensuite ça a été mon but pendant très longtemps, si je ne vivais que pour me mettre un jour à écrire, aujourd’hui la littérature n’est plus le point d’arrivée, le bonheur qui m’attend dans l’avenir. Aujourd’hui la littérature c’est la réalité. Je ne peux rien faire d’autre qu’écrire. Tant bien que mal, je vis pour écrire. Ce n’est pas que je ne peux pas y renoncer, c’est que je n’ai rien d’autre à quoi me raccrocher. Si j’enlève les heures que je passe à écrire, celles que je passe à réfléchir à ce que je devrais écrire, celles que je passe à prendre des notes pour écrire, si j’élimine ces heures, alors, et sans dramatiser, il ne reste rien dans ma vie. Rien.

J’ai inventé des personnages qui me suivent. Ou est-ce moi qui les suis ? Il y a là M, Vladimir, Hans, Le Dingue, Le Rapporteur. Chacun a un peu de ma vie, chacun a quelque chose de moi, est moi. J’ai longtemps suivi Hans. J’ai écrit le journal de sa vie, d’une période de sa vie. Je crois que j’ai voulu un jour être comme Hans, ou être Hans. Mais le pire c’est M, que je n’ai jamais réussi à développer, à connaître tout à fait. Il est comme une menace, c’est lui qui me met en marche.

Des milliers d’heures passées à écrire. La littérature est un art immobile. C’est peut-être ça que je voulais me dire, il y a quelques jours. Écrire, c’est être assis, immobile dans l’agitation infinie. Écrire, c’est faire cas de M. (p. 22-23).

[ Carlos Liscano ]
[ L’écrivain et l’autre, Belfond, 2007 ]

ARRIVER À LA LITTÉRATURE N’A PAS ÉTÉ FACILE POUR MOI. Vivre sur ce territoire est encore plus difficile que l’approcher. Je me perds dans mes doutes, je suis désorienté, je ne crois pas à ce que je fais, je cesse d’écrire pendant des semaines, des mois. Pourquoi écrire, pourquoi se soumettre à la discipline d’être seul, dans le silence, des heures, des jours, des années, pour faire quelque chose qui ressemble parfois à un jeu mais qui jamais n’aura l’importance que, comme on le sait, la littérature doit avoir ? Ne me serais-je pas fait une image de moi-même, n’aurais-je pas inventé un individu qui n’existe pas et, pour prouver qu’il existe, est-ce que je ne m’oblige pas à le coucher par écrit ? C’est peut-être une façon de dire : Voyez, même moi je ne crois pas en moi, mais l’œuvre est là, les livres sont là, par conséquent je dois aussi accepter l’idée que j’existe.

Il est tellement facile pour l’écrivain de se tromper lui-même, de se mentir. Se mentir est humain, bien sûr, mais savoir qu’on se ment ne rend pas les choses plus supportables.

Il y a des jours où j’aimerais me consacrer à des sujets sans importance, à des petites choses de rien du tout, à la banalité… le luxe ! Je me le propose, je le mets en marche. Cela dure quelques jours, quelques semaines. Brusquement, n’importe où, à la plage, lors d’un dîner entre amis, au milieu d’une conversation, je ressens tout ce qu’il me reste à écrire, ce que je ne pourrai jamais écrire parce que je n’ai ni talent ni temps ni formation, et je sombre inévitablement. Je veux m’en aller, disparaître, m’enfermer. La littérature s’est alors imposée de nouveau, de façon négative. C’est dans ce sens que la littérature domine ma vie. Pas dans le sens où j’aurais des choses à dire, mais parce que sans la littérature la vie manquerait de sens, de matière, de lieu pour exister.

Un jour, l’optimisme revient. Je crois avoir trouvé le grand sujet, la façon de raconter qui me donnera le grand livre, celui que j’ai toujours voulu écrire. Alors, comme maintenant, un matin je me lève plein d’énergie, plein d’illusions, et j’écris. Au bout de quelques mois il y a des chances que j’aie terminé un livre, et alors le puits est de nouveau là. Je tombe dans le trou, dans les questions de toujours. Écrire manque de sens. Mon incapacité à écrire ce que je voudrais écrire. La conviction d’être à tout jamais un petit homme de lettres prisonnier de sa petitesse. Prisonnier de l’enfant de La Teja qui croyait que la seule chose valable dans la vie était d’écrire. L’enfant élevé dans une maison où il n’y avait pas un seul livre, mais pour qui il n’y avait rien de mieux que les livres.

Alors reviennent les nuits d’alcool, les déclarations à l’aube, les serments de ne plus jamais écrire. Jamais, plus jamais de ma vie je n’écrirai quoi que ce soit. Liscano, le mieux que tu puisses faire, c’est de la fermer, de chercher une occupation normale, d’arrêter de croire que tu as quelque chose à dire. Tu n’as jamais rien eu à dire.

Alors vient la fatigue de toutes ces années, l’accumulation du froid et de la fatigue dont je n’ai jamais réussi à me remettre, la répugnante pensée que la vie m’a garrotté, m’a cerné de misère, de sang et de mort. Et, en plein milieu du dégoût d’éprouver de la pitié pour moi-même, vouloir simplement me coucher et dormir des semaines ou des mois, à l’abri, sans jamais avoir froid, me reposer et me réveiller un jour où le soleil brille, où tout est doux, léger, un jour où j’ai oublié d’être qui je suis et où je n’ai pas besoin de penser à écrire, de penser à dire, de penser à construire ce même personnage qui se raconte et qui est moi. Car je suis ce que j’écris et je ne suis que ça. Et, comme ce que j’écris est ce qui est, je ne suis rien. Étranger à moi-même, je ne devrais pas exister. C’est le moment où j’aimerais être un autre, et que j’ai si souvent essayé d’écrire. Ne pas être moi, être un autre. Et alors il y a la condamnation de celui qui ne peut être que lui-même, et être lui-même signifie réaliser le désir de cet enfant sans livres qui croyait que rien n’était plus important dans la vie que lire des livres, et ensuite d’en écrire.

Quand j’en arrive à ce point, je me dégoûte. Cela ressemble trop à une plainte, et il n’y a rien dont je puisse me plaindre. J’ai vécu, j’ai beaucoup vécu et je suis debout. Encore debout. Le reste n’a aucune importance. L’œuvre d’un écrivain, la qualité de son œuvre, est indépendante de la chienne de vie qu’il lui a été donné de vivre. (p. 28-30)

[ Carlos Liscano ]
[ L’écrivain et l’autre, Belfond, 2007 ]

"Il faut deviner le peintre pour comprendre l'image." (Nietzsche)

[ G. Bachelard. L'eau et les rêves. Librairie Jose Corti, 1942, p. 57 ]

REMERCIEMENT À WILHELM LEHMBRUCK
Je voudrais remercier mon maître Wilhelm Lehmbruck. Comment un homme a-t-il pu me convaincre définitivement de me confronter à la plastique, à la sculpture, sans un mot, par l’intermédiaire d’un petit fragment de son œuvre qui me tomba entre les mains sous forme de photographie? Comment un mort a-t-il donc pu m’enseigner quelque chose d’aussi important, déterminer un choix aussi décisif pour ma vie—car j’avais moi-même, en partant de ma propre quête, adopté une tout autre voie, j’étais à l’époque déjà bien avancé dans mes études de sciences exactes. J’ai donc trouvé ce petit catalogue, tout à fait par hasard, il se trouvait sur une table entre d’autres petits cahiers plus ou moins disloqués, je l’ai ouvert et j’ai vu une sculpture de Wilhelm Lehmbruck. Et j’ai immédiatement eu cette idée, comme une intuition : la sculpture. Il y a quelque chose à faire avec la sculpture. Tout est sculpture, semblait me crier cette image. Et dans cette image, je vis une torche, je vis une flamme, et j’entendis : « Protège cette flamme ! ».

[ Joseph Beuys ]
[ J. Beuys. Par la présente, je n'appartiens plus à l'art. L'Arche, 1988, p. 11-12. ]

 ...le moins qu’on puisse dire, c’est que Soi est loin d’être un concept anodin : il s’agit d’un dispositif linguistique d’une très grande portée, une invention humaine dotée d’un pouvoir d’évocation et d’actualisation quasi magique, poétique et spirituel.

[ Danielle Boutet ]

Réfléchir sur ce que l’on connait par la création artistique, sonder les sens de notre expérience poïétique [… ] réinscrit notre art au cœur même de notre esprit et de notre pensée et […] augmente la connaissance de soi et du monde. L’histoire singulière de notre œuvre personnelle devient l’histoire de notre propre pensée et c’est de cet événement que nous témoignons.

[ Danielle Boutet ]

De l'insuffisance de l'arc-en-ciel...

"Il est significatif que ce cas unique d'une échelle naturelle de couleurs pures ne soit pas pleinement de ce monde et apparaisse au niveau de l'atmosphère. Appartenant au domaine intermédiaire entre la terre et l'univers,, ce phénomène atteint un certain degré de perfection, mais non pas le degré ultime puisqu'il n'appartient qu'à moitié à l'"au-delà".

Mais notre pouvoir créateur, là aussi, est à même, par delà l'imperfection du phénomène, d'obtenir au moins une synthèse de l'être. Il faut supposer que ce qui ne nous parvient que comme apparence fautive existe quelque part dans la plénitude de son être. Cet être, notre instinct d'artiste va nous aider à le concevoir clairement."

Paul Klee

[ Théorie de l'art moderne. Denoël, 1985, p. 66. ]

Auguste Rodin, sur l'aspect religieux de l'art

Voyant mon hôte en extase, j’eus l’idée de lui demander s’il était religieux.

– C’est selon la signification qu’on attache au mot, me répondit-il. Si l’on entend par religieux l’homme qui s’astreint à certaines pratiques, qui s’incline devant certains dogmes, évidemment je ne suis pas religieux. Qui l’est encore à notre époque? Qui peut abdiquer son esprit critique et sa raison?

Mais, à mon avis, la religion est autre chose que le balbutiement d’un credo. C’est le sentiment de tout ce qui est inexpliqué et sans doute inexplicable dans le monde. C’est l’adoration de la Force ignorée qui maintient les lois universelles, et qui conserve les types des êtres; c’est le soupçon de tout ce qui dans la Nature ne tombe pas sous nos sens, de tout l’immense domaine des choses que ni les yeux de notre corps ni même ceux de notre esprit ne sont capables de voir; c’est encore l’élan de notre conscience vers l’infini, l’éternité, vers la science et l’amour sans limites, promesses peut-être illusoires, mais qui, dès cette vie, font palpiter notre pensée comme si elle se sentait des ailes.
En ce sens-là, je suis religieux.

Rodin suivait maintenant les lueurs ondoyantes et rapides du bois qui brûlait dans la cheminée.
Il reprit :

– Si la religion n’existait pas, j’aurais eu besoin de l’inventer.

Les vrais artistes sont, en somme, les plus religieux des mortels.
 

On croit que nous ne vivons que par nos sens et que le monde des apparences nous suffit. On nous prend pour des enfants qui s’enivrent de couleurs chatoyantes et qui s’amusent avec les formes comme avec des poupées… L’on nous comprend mal. Les lignes et les nuances ne sont pour nous que les signes de réalités cachées. Au-delà des surfaces, nos regards plongent jusqu’à l’esprit, et quand ensuite nous reproduisons des contours, nous les enrichissons du contenu spirituel qu’ils enveloppent.

L’artiste digne de ce nom doit exprimer toute la vérité de la Nature, non point seulement la vérité du dehors, mais aussi, mais surtout celle du dedans.

[…]

Partout le grand artiste entend l’esprit répondre à son esprit. Où trouverez-vous un homme plus religieux?

 

Paul Gsell raconte sa conversation avec Auguste Rodin (1840 – 1917).

[ L’art : Entretiens réunis par Paul Gsell, Paris, NRF / Gallimard, 1967, p. 151-152. ]
TEXTES THÉORIQUES

II — L’expérience artistique : réfléchir, communiquer

Danielle Boutet, Ph.D.

Entre tes mains et en un clin d’œil, l’acte d’écrire, jusque-là expression de tes idées, s’est mué en outil épistémologique. Ce lieu nouveau t’intéresse parce que rien n’y est clair. Te voilà aux aguets.1

Dans cet article, je m’intéresse à la situation du processus créateur posé comme une expérience systématique du potentiel visionnaire et transformateur de l’art. Lorsque l’artiste met la dimension « recherche » ou « quête » au centre de son travail et que son œuvre se présente comme un moyen ou un produit de ce processus de quête, comment alors partager ce travail? Et comment s’assurer que cette dimension recherche soit une partie intégrale du processus artistique et non pas une sorte de processus ajouté empruntant, par exemple, les modes de la philosophie ou des sciences humaines ? Je crois qu’il faut partir du principe qu’un projet artistique de recherche est toujours, à la base, un projet de création et qu’élaborer un processus de recherche — le concevoir, y penser, le conduire — est aussi un travail créateur. Pour cette raison, les principes qui guident la recherche scientifique ne s’appliquent pas, les principes de la logique non plus. Nous sommes plutôt dans les domaines de l’intuition, de la singularité et de la complexité — et l’artiste n’a pas arrêté de penser en termes de signifiance de la forme, et de forme de la signifiance. Pour cette raison, il ne peut y avoir de méthodologie type dans le processus de recherche2

Dans L’art comme mode de recherche et de connaissance, j’en étais arrivée à dire que « le potentiel d’une pratique artistique envisagée comme une pratique de recherche sera démultiplié par la réflexion et cette réflexion sera dynamisée par l’échange et le partage », et qu’un « travail de ‘recherche sur la recherche’ » s’imposait. Ce sont les modes de cette « recherche sur la recherche » qui m’intéressent ici.

Le rapport à la réflexion et à l’écriture
Historiquement, les artistes ont été plutôt réfractaires à l’idée d’écrire sur leur travail. On s’est félicité du bon mot que Barnett Newman avait adressé à la philosophe de l’art Susanne Langer, lors d’une table ronde dans les années 1960 : « l’esthétique », dit-il, « est à l’artiste ce que l’ornithologie est aux oiseaux3 », une phrase qui en a conforté plusieurs dans une posture de non verbalisation. Mais le rapport des artistes à l’écriture n’a jamais été si tranché et la situation de Newman apostrophant Langer est d’autant plus ambiguë que Newman lui-même a souvent écrit sur l’art4. Pour des œuvres très autoréférentielles, basées sur des préoccupations essentiellement formelles, le discours n’est pas vraiment nécessaire. Mais les œuvres étant beaucoup marquées par le conceptualisme depuis les années 1980, les artistes ont été habitués à formuler leur « démarche » : que ce soit pour une demande de subvention ou pour accompagner une exposition, ou encore pour poser sa candidature à un poste ou un concours, on demande régulièrement à l’artiste de produire des textes sur ses intentions, sur ses thèmes ou ses questions, sur le sens général de sa démarche créatrice. Plusieurs artistes détestent écrire ce genre de textes.

Mais l’apparente contradiction de Newman entre sa déclaration à l’emporte-pièce et ses écrits est intéressante. Ce qu’il faut comprendre, je crois, c’est qu’il y a différentes manières d’écrire sur une pratique et différents niveaux de réflexion sur l’art — et Newman disait au fond que les niveaux de la critique et de la philosophie sur l’art ne lui étaient pas très utiles dans sa pratique d’artiste. Et ce qu’on voit, en effet, c’est que malgré les apparences d’anti-théorisme, les artistes échangent volontiers des idées (techniques et formelles, notamment) et vont réfléchir beaucoup à leurs projets — s’aidant souvent de l’écrit (journal personnel, correspondance, cahier…).

Lorsque la création est orientée vers une quête ou une recherche, le problème de l’écrit se pose plus fortement encore : comment partager les questions, les réflexions et les réalisations? Comment partager l’univers de sens qui se crée dans l’atelier tout autour de la pratique? L’artiste pourrait garder son illumination pour lui-même et ne la transmettre qu’à d’éventuels apprentis (selon le modèle oriental), mais l’époque actuelle nous invite à une forme de partage plus large. Les inspirations et les intuitions de l’artiste, ses aperçus sur la condition humaine, sur le monde matériel et spirituel avec lequel il est engagé, tout cela serait une contribution importante à l’humanité en quête, si des artistes enclins à l’écriture trouvaient le moyen de les décrire, de les raconter.

Le récit de création
Dans les universités, on trouve beaucoup de recherche création de type autopoïétique5 : c'est-à-dire l’artiste observant sa propre pratique. Ce type de recherche emprunte largement aux approches méthodologiques de l’ « étude des pratiques », telles la recherche heuristique, la théorisation en action, la recherche à la première personne, etc. Par ce type de recherche, le praticien devient praticien réflexif (introspection, réflexion sur son expérience, interrogation épistémologique), spécialiste de sa propre poïétique et des objets/sujets avec lesquels il travaille. Une caractéristique de ces approches est l’utilisation du récit, du journal — autrement dit de l’écrit sur un mode intime et subjectif, à la première personne. Il y a une intelligence dans l’écrit à la première personne, qui éclaire les choses de façon tout à fait particulière et très différente des types d’écrits plus théoriques ou rationnels. Personnellement je privilégie les formes du récit et de la description à cause de leur potentiel caractère phénoménologique, qui regarde les choses comme elles se présentent, sans juger l’expérience, sans la mettre dans des catégories a priori ni tenter d’en déduire des principes. Le récit — plus il est intime et spécifique dans ses descriptions — garde à l’expérience à la fois sa complexité et sa précision ; quant à la description, elle garde à l’œuvre son ouverture6, sans chercher à l’interpréter7.

Niveaux de réflexion en forme de cercles concentriques
Un des grands problèmes se posant à l’artiste qui veut écrire sur sa pratique est d’écrire clairement et puissamment sans enfermer sa création ou son inspiration dans une boîte conceptuelle, dans une théorie de son œuvre. Ne pas l’arrêter dans son mouvement, autrement dit, ne pas tenter d’élucider son mystère. C’est pour cette raison que, personnellement, j’insiste sur un récit le plus « phénoménologique » possible.

J’ai l’image d’une formation de cercles concentriques, comme les fronts d’onde déclenchés par une roche lancée dans l’eau. En effet, un seul moment de réflexion, un seul niveau de récit (un seul cercle), serait trop superficiel : il me semble qu’il faut revenir plusieurs fois sur l’expérience. Je peux voir jusqu’à cinq cercles, ou cinq niveaux de réflexion ; le niveau suivant englobant toujours les niveaux précédents. Il y aurait aussi un sixième cercle, se situant à la fois avant et après les cinq autres.

Premier cercle : les aide-mémoire
Il s’agit ici de ces simples notes, griffonnées ou mentales, des schémas, des plans, qui guident notre avancée dans l’œuvre. Ces notes ne sont pas organisées en récit, mais constituent quand même un moment d’organisation, de réflexion et de mise en conscience du processus. Nous les écrivons à notre propre intention ou à l’intention de collaborateurs. Selon la nature et l’envergure des projets, ces notes peuvent être minimales et éparses, mais elles peuvent aussi prendre beaucoup d’ampleur.

À ce niveau premier se trouve aussi une part de documentation, photographique ou autre, ou d’enregistrement. Il y a en effet des étapes qu’il importe de fixer dans la mémoire à ce moment précis, surtout si l’avancée du projet pourrait les effacer.

Deuxième cercle : le journal
La journée finie ou une étape complétée, nous écrivons un journal. Nous racontons ce qui est arrivé, ce que nous avons fait, ce qui nous semble digne de mention dans le processus qu’on vient de vivre. Dépendamment des projets le journal s’écrit à la fin de la journée ou à la fin d’une étape. Dans ce journal nous nous adressons à nous-mêmes. Nous le rédigeons donc librement, le plus souvent rapidement, sans nous préoccuper de la forme ou de la compréhensibilité du style. C’est souvent encore une étape « aide-mémoire », mais avec une dimension réflexive accentuée. Nous faisons un premier tri dans ce qui est digne de mémoire, nous organisons les événements en termes d’importance, nous commençons à faire des liens, à entrevoir des thèmes : c’est le début d’une narration abordant le vécu du processus.

Troisième cercle : le récit du projet
Ce niveau de réflexion est le récit du projet en tant que tel. On le rédige à la fin du projet, à partir des notes, de la documentation, des souvenirs et du journal. C’est l’étape réflexive la plus systématique, un temps d’arrêt spécifique pour revenir sur l’expérience vécue du projet et l’intégrer. On se remémore nos intentions, on regarde le résultat. À cette étape, le récit pose d’importantes questions de style et de forme car on raconte à quelqu’un d’autre l’aventure qu’on a vécue. Il s’agit vraiment d’un texte littéraire, contrairement au journal de l’étape précédente. Nous voulons écrire tout ce qui est important, raconter tout le projet comme si notre lecteur y était. Il y a des conclusions, un fil narratif, une intention narrative.

Quatrième cercle : le dénouement de la recherche
Ce cercle de réflexion arrive lorsque nous réfléchissons à la fois au projet et au récit que nous en avons fait. Par exemple, si nous envoyons le récit et la documentation du projet à un interlocuteur, un éditeur ou un professeur, le cercle du dénouement, un peu comme un épilogue, serait la lettre accompagnant l’envoi — expliquant pourquoi la documentation s’accompagne d’un récit, pourquoi le récit. De même, si on s’interrogeait sur la recherche elle-même, comme intention de création, en utilisant notre projet comme exemple, on réfléchirait à ce niveau.

Ce qui distingue ce quatrième cercle des précédents, c’est qu’il réfléchit sur le projet en tant que projet de recherche ou de quête, incluant son niveau réflexif du récit. Notre réflexion nous a-t-elle éclairé sur quelque chose en particulier? Avons-nous appris ou compris quelque chose? Reste-t-il des zones d’ombre?

Ce cercle s’adresse lui aussi à un lecteur extérieur, c’est une transmission de connaissance expérientielle. Ici notre projet prend une dimension exemplaire : il sert à illustrer quelque chose — une expérience, normalement — dont il est un paradigme.

Cinquième cercle : la grande histoire
À ce cinquième niveau de réflexion, nous faisons des liens entre nos projets. Par exemple, les découvertes d’un projet font apparaître une continuité inattendue avec un projet ou une intuition antérieure, ou une quête plus large se dessine. Ici, ce sont tous les projets de l’artiste, mis en séquence, qui commencent à révéler une cohérence cachée appartenant à sa démarche, et à sa vie intérieure. C’est un récit qui approche l’autobiographie, c'est-à-dire la vie de l’artiste et non plus seulement une œuvre ou un projet précis.

Le cercle antérieur : la transmission
Il y a enfin cet autre niveau de réflexion, qu’on oublie souvent mais qui est pourtant essentiel à la compréhension d’un projet. Si on a tendance à l’oublier, c’est parce qu’il n’a pas été réfléchi par nous mais transmis par nos prédécesseurs.

Il est rare, en effet, que nous abordions un projet créateur sans connaissance préalable. Pour que cela arrive, il faudrait être totalement étranger à un médium et s’en servir sans avoir jamais vu ce qu’on pouvait faire avec : un peu comme des enfants à qui on n’a pas besoin d’enseigner à dessiner, il suffit de leur mettre un crayon dans la main et voilà. Mais un cas où on arriverait totalement neuf est presqu’impossible. Imaginons par exemple que je me procure un pinceau chinois et une bouteille d’encre de Chine, ignorant la langue chinoise, ne connaissant aucun idéogramme et ignorant tout de la mystique de cet art. Je m’exerce un peu et je commence à tracer des pseudos idéogrammes, imitant le style. Même dans une telle expérience, je m’appuie sur des idées antérieures : une idée de la forme et du style qui peut être empruntée à des calligraphies authentiques que j’aurais vues ou empruntée à la peinture gestuelle occidentale. Et même si je ne connaissais rien de cela — je n’ai vu aucun idéogramme calligraphié de ma vie, et je n’ai aucune idée de la peinture gestuelle… il y a quand même une « théorie » de la calligraphie chinoise inscrite dans la fabrication même du pinceau chinois et dans la formule chimique de l’encre : cette encre et ce pinceau ensemble, en tant que dispositif mis au point par ceux qui ont pratiqué cette forme d’art, portent en eux le projet de la calligraphie chinoise.

Bref, il y a toujours une théorie, des idées, un projet inscrit, une tradition derrière nous lorsque nous créons. Nous ne partons jamais vraiment de zéro et, consciemment ou inconsciemment, nous suivons toujours des instructions — un mélange d’instructions. Ces instructions nous guident ou nous influencent dans le projet et doivent autant que possible être amenées à la conscience lorsque nous rédigeons le récit. Cette collection d’instructions est comme un cercle antérieur, ou intérieur, au premier des cercles concentriques énumérés plus haut : elle préexiste au projet.

Mentionnons que ce cercle antérieur peut aussi devenir « postérieur » : en effet, nous pouvons aussi contribuer à la connaissance collective sur le type de projet que nous avons entrepris. Comme les artistes disciplinaires qui font avancer les connaissances sur l’utilisation des médiums et sur les styles, les artistes en quête partagent des idées que d’autres artistes chercheurs peuvent reprendre dans leurs propres recherches. Un artiste chercheur peut inventer une technique ou une approche utile dans la conduite de la recherche ou l’élaboration du récit. Notre invention, qui est le cercle ultime d’un projet dans le sens où ses conclusions se retrouvent intégrées (sublimées) dans une forme, une technique ou des outils, viendra alors s’inscrire dans le « cercle antérieur » des personnes qui s’en serviront plus tard.

Le processus, l’œuvre et le texte : une méta-œuvre
Ainsi l’œuvre de recherche ou de quête est celle qui s’accompagne de ces textes narratifs et réflexifs : à ce moment, l’œuvre comprend tout le projet — autant ses dimensions procédurales et plastiques que son histoire et sa dimension réflexive. Évidemment, il n’est pas nécessaire de faire six narrations ; en terme de recherche, les deux niveaux les plus importants seront le troisième et le quatrième — le récit du projet et le dénouement. Une œuvre de création simple peut prendre une dimension « de recherche » lorsque ces textes sont rédigés ; il est possible en effet que l’artiste ne réalise qu’en cours de route ou à la fin du processus la directivité de son œuvre. Mais celui qui crée avec une intention de recherche en tête, qui crée pour atteindre un but précis en termes de connaissance ou de conscience, a avantage à écrire sur ses expériences, pour systématiser en quelque sorte la dimension réflexive de son parcours.

Une œuvre ou un corpus d’œuvres accompagnées de textes réflexifs et récits devient une sorte de « méta-œuvre » et s’approche de la philosophie de l’art8. L’ensemble (œuvre et récits) représente alors une contribution à la recherche sur l’art et à la connaissance de l’expérience humaine.

La puissance du récit et de la description
On a peut-être remarqué un certain amalgame des idées de « récit » et de « réflexion », dans mon texte jusqu’ici. Ceci n’est pas une erreur : je crois vraiment que le récit est la meilleure méthode de réflexion au départ et le meilleur mode pour rendre compte d’un processus — et ce à cause de sa puissance phénoménologique.

Je travaille avec des étudiants de maîtrise depuis près de vingt ans. La majeure partie de cette expérience s’est faite dans le cadre du programme de Master of Fine Arts en arts interdisciplinaires au Goddard College (Vermont, É.-U.). Il s’agissait d’un programme tout à fait particulier, basé sur une philosophie alternative des fins et des modes de l’enseignement. L’essentiel de l’enseignement se faisait de façon individualisée, sous la forme d’un dialogue écrit soutenu entre le professeur — appelé « advisor » — et l’étudiant. À intervalles réguliers, prescrits par le calendrier scolaire, les deux échangeaient une correspondance portant sur les projets et la démarche de l’étudiant. Ce contexte épistolaire était extrêmement favorable à l’approfondissement de la réflexion de l’étudiant sur sa pratique, et la longue expérience que j’en ai a certainement été déterminante dans les idées que je partage ici.

Nous étions confrontés à la difficulté de commenter ou critiquer l’œuvre comme telle : parce que nous travaillions à distance, nous ne disposions que de documentation photographique ou autre forme d’enregistrement, ce qui ne permettait pas d’apprécier l’œuvre dans toute sa présence. Dans le même ordre de difficulté, notre philosophie et notre structure alternative attirait beaucoup d’étudiants ayant des pratiques elles-mêmes « alternatives », dont un bon nombre de pratiques processuelles, c'est-à-dire mettant le processus au centre, et des projets d’art en communauté, où les artefacts produits pendant le projet n’ont qu’une importance relative par rapport à la qualité de l’expérience vécue par les participants — dans ces projets, c’est le vécu des participants qui est considéré comme l’œuvre. Or non seulement est-il difficile de documenter ce genre de projet — il faudrait presque la présence d’un documentariste d’expérience — mais il arrive que le contexte, souvent intime, où les gens prennent des risques et se trouvent vulnérables, ne se prête pas à la présence d’une caméra ou d’une enregistreuse. Les étudiants soulignaient souvent, avec raison, que la présence d’un dispositif documentaire risquerait d’altérer l’expérience.

J’avais l’habitude de leur répondre, alors, que la meilleure documentation était la description et le récit. Et effectivement, les projets les mieux documentés étaient ceux que l’étudiant racontait, en décrivant spécifiquement les lieux, les temps, les personnes — accompagnant le récit de quelques photos, généralement prises en dehors des temps du projet lui-même : photos des lieux, portraits des participants, quelques photos de l’activité de clôture, etc., histoire de me faire une image mentale de la situation. Au fil des années, j’ai lu des milliers de pages de ce genre de récits — pas toujours édifiants, pas toujours clairs, pas toujours intéressants, mais j’en ai gardé la conviction qu’il s’agissait de la meilleure approche pour rendre compte de son travail sans en faire une critique ou une herméneutique inappropriées dans le cas de recherches. Et bien sûr, les narrations/descriptions les plus efficaces étaient celles que l’étudiant avait vraiment conçues comme un récit, justement, cohérent en lui-même, avec les préoccupations stylistiques et de montage nécessaires.

Raconter quoi ?
L’intention de ce processus d’écriture n’est pas de spéculer sur des idées pour les formaliser ensuite dans une œuvre d’art. Il n’est pas question de faire des œuvres didactiques, qui seraient des compte-rendu de recherche, encore moins des œuvres littérales ou moralisantes. La performeure américaine Laurie Anderson a déjà déclaré : « À choisir entre quelque chose qui m’apparaîtrait politiquement, disons, ‘correct’, et quelque chose de très beau et étrange, je choisirais le second »9. Il ne s’agit pas de prêcher ou de prouver, mais de raconter un voyage dans l’inconnu : le voyage étant la création de l’œuvre, le récit étant le vécu de l’artiste dans cette aventure.

Tout ce que peut contenir la conscience est, au sens le plus strict, inexprimable. Même la plus simple des sensations est, dans sa totalité, singulière, indescriptible. Toute œuvre d’art se conçoit ainsi non seulement comme expression de ce qui est réellement exprimé, mais encore comme une tentative d’exprimer l’indicible. En face des grands chefs-d’œuvre, nous prenons conscience de tout ce qui ne peut pas être dit […], de la contradiction entre l’expression et la présence de l’inexprimable10.

Le récit d’artiste ne rend pas exprimable ce qui ne l’est pas. Il cherche plutôt à connaître et à rendre compte de cette expérience de l’inexprimable. Chaque fois que nous travaillons sur une œuvre, nous faisons l’expérience de régions du sensible et de la conscience que nous sommes en train d’ouvrir. Nous vivons un surcroît d’être, une augmentation de notre sentiment d’exister, une familiarité accrue avec nos sujets, un « éveil des sens » et un « enrichissement intellectuel », comme dit Sontag11. C’est cette expérience que nous tentons d’abord de raconter. Ensuite, dans un autre temps, nous pourrons écrire sur les sujets que nous avons fréquentés par nos œuvres — écrire non pas en scientifique, ni en philosophe, mais comme un témoignage, livrant les réflexions et les questions de personnes qui ont vécu une expérience.
 

Auteur : Danielle Boutet
Notes et références
  1. Annie Dillard, En vivant, en écrivant (Christian Bourgois éditeur, 1996), p. 11.
  2. Sur cette question précise, voir l’article de Jean Lancri, « Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi », dans P. Gosselin et É. Le Coguiec (dir.), La recherche création : pour une compréhension de la recherche en pratique artistique (Québec : Presses de l’Université du Québec, 2006), 9–10.
  3. “Aesthetics is to me what ornithology is to birds” – une phrase souvent citée dans les dernières décennies. Américains tous les deux, Newman est un peintre des années 1950/60 lié à l’expressionnisme abstrait et Susanne K. Langer est philosophe. Elle a écrit sur l’art dans les années 1940 et 1950.
  4. B. Newman, Selected Writings and Interviews (NY : Knopf, 1990).
  5. On voudra peut-être consulter le texte Différents modes et niveaux de recherche en art.
  6. « Ouverture » dans le sens où en a parlé U. Eco, c'est-à-dire sa possibilité de prendre des sens différents dépendamment des contextes et des personnes. L’œuvre ouverte (Paris : Seuil, 1965).
  7. Voir le texte Questions de sens dans l’art pour une discussion plus approfondie des niveaux de lecture du travail artistique.
  8. Voir l’essai “In Support of Meta-Art” de l’artiste philosophe américaine Adrian Piper (Out of Order Out of Sight, MIT Press, 1996, p. 17-27). À ma connaissance le texte n’est pas traduit, mais on trouvera un résumé commenté de ce texte, en français, sur le site Récits d'artistes.org: http://www.recitsdartistes.org/textes-theoriques/7_l-idee-de-meta-art-adrian-piper-1973.
  9. « If given a choice between something I thought was politically, let’s say, ‘correct,’ and something that was very beautiful and strange, I would choose the second. » Rob La Frenais, “An Interview with Laurie Anderson” in: G. Battcock and R. Nickas (eds.), The Art of Performance: A Critical Anthology (NY: E. P. Dutton Inc., 1984), p. 258.
  10. S. Sontag, « À propos du style », in L’œuvre parle (Christian Bourgois éditeur, 2010), p. 67.
  11. Sontag, L’œuvre…, p.30 et p. 47.
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